Je vois souvent ce gars. Généralement, il arrive le matin vers 10 heures et il s’installe sur le banc. Ainsi, il est face à la plage et en même temps tout près du chenal. Vue sur la mer et sur le trafic des chalutiers qui rentrent au port. Bon, je déconne un peu. Je sais bien que les chalutiers ont disparu depuis longtemps, mais dans ma tête ils sont toujours là et j’imagine qu’il les voit. Le gars ne me connait pas. De temps en temps je m’installe à côté de lui. Evidemment, il ne le sait pas. C’est tout le privilège de ma condition de fantôme… Tu parles d’un privilège ! Personne ne te voit, personne ne te parle… Pour tout vous dire, je m’emmerde. Alors, je regarde un peu ce que fait ce gars-là.

Il doit avoir la soixantaine. La moitié de mon âge, grosso modo. C’est un grand type aux cheveux blancs, toujours enveloppé dans une polaire bleue, bonnet de marin, godasses de marcheur. J’aime bien son petit rituel. Une fois calé sur son banc, il sort une thermos et un gobelet de son sac à dos et se sert un petit café. Après, il prend une photo avec son téléphone. Toujours la même vue : la jetée et la mer devant lui. Alors commencent les choses sérieuses : il pose un gros carnet sur ses genoux et se met à écrire. Des poèmes. Il écrit des poèmes, le gars. J’en ai lu plusieurs par dessus son épaule. Je lui ai même dit que j’en trouvais certains plutôt pas mal. Mais il ne m’entend pas. C’est cela aussi le drame des fantômes : on parle et personne ne vous entend.

Vers midi, le gars range ses affaires, se lève et s’en va. Je ne sais pas où il habite. Bien sûr, je pourrais aisément le suivre, mais il y a quand même des limites que je ne franchis pas. Pourtant, j’aimerais bien savoir ce qu’il fait de ses poèmes. Est-ce qu’il les publie ? Est-ce que au moins quelqu’un les lit ? Je suis peut-être son seul lecteur après tout, et il ne le sait même pas. Je pense en tout cas que ce gars est seul dans la vie. Je ne l’ai jamais vu recevoir ou passer un coup de téléphone. Aucun des promeneurs qui passent de temps en temps devant lui ne le salue. Personne ne semble le connaître, et pourtant ce village en bord de mer n’est pas bien grand. Je devrais peut-être trouver un moyen d’entrer en contact avec lui. Imaginer un truc pour lui signaler mon existence. Lui voler son carnet de poèmes, peut-être ? Evidemment, il paniquerait. Mais, je pourrais lui rendre le lendemain. Entretemps j’aurais tout photocopié (pas compliqué pour un fantôme d’utiliser une photocopieuse oubliée dans un coin) et j’en ferai un livre. Un vrai bouquin de papier. Cela me prendrait un peu de temps, mais c’est jouable. Et un matin, je viendrais tranquillement poser le livre sur le banc à côté de son sac à dos.

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