Comme chaque année, j’étais hier invité au bal des fantômes. Un gros événement, vous imaginez bien ! Il y a toujours beaucoup de monde et je prends plaisir à retrouver de vieilles connaissances. Mais cette fois, j’ai eu une surprise de taille ! Le colonel ! Il était là ! Si vous avez suivi mes aventures dans les couloirs de Twitter, vous connaissez ce fameux colonel. Concurrent malheureux de la course à Radio Londres, grillé sur le poteau par de Gaulle, il a été condamné à la prison à vie et je fus son gardien pour obéir aux ordres du général…

Je n’ai pas eu de mal à le reconnaître. Il pavanait en grand uniforme au milieu d’un groupe d’anciens résistants, dont certains étaient mes amis. Je me suis approché et il est venu à ma rencontre comme si de rien n’était. « Tiens, Marcel ! Je savais bien que nous finirions par nous retrouver. J’étais justement en train de raconter à vos camarades ici que je m’étais quand même terriblement ennuyé pendant mes quarante dernières années de vie terrestre. Quarante ans, dont trente-sept enfermé dans ce trou à rats au bord de la Mer du Nord. Je suis mort en 1980. Trois ans après vous, Marcel ! Il faut quand même vous dire que dès que vous avez passé l’arme à gauche, j’ai trouvé le moyen de m’évader. Mais j’étais déjà un vieux bonhomme et je n’ai rien fait de bon. Allez, c’est de l’histoire ancienne ! On est quand même beaucoup mieux de l’autre côté du voile ! C’est la première fois que je participe au bal. Je n’ai jamais trop aimé les pince-fesses, mais, je dois reconnaître que je passe un bon moment ! ».

Au fond du parc où se déroulait la fête, j’ai deviné la haute silhouette du Général. Il ne rate jamais le bal des fantômes, mais il m’ignore toujours avec beaucoup d’application. De mon vivant, j’ai du vivre dans la clandestinité pour lui être fidèle, et maintenant il me maintient dans l’anonymat. Peut-être pour pouvoir plus aisément me confier une autre mission ? Je m’accroche à cette explication.

J’ai salué respectueusement quelques personnalités. Pierre Mauroy, Roger Salengro, Valery Giscard d’Estaing… Il y avait un petit attroupement autour de Bertrand Tavernier, un de mes cinéastes préférés. Philippe Noiret, avec son bon sourire, prenait des photos de tout ce petit monde.

Je suis ensuite allé passer un moment avec mes petits-enfants. Ils sont encore dans le monde des vivants, mais très peu ont conscience d’être en permanence entourés de fantômes. Deux ou trois d’entre eux essaient quand même parfois d’entrer en contact avec moi. Je me dis que je devrais peut-être faciliter la manœuvre. Malgré la pandémie en cours, ils étaient réunis pour une petite soirée familiale, à deux pas du bal des fantômes. Je suis allé m’asseoir à leurs côtés et j’ai écouté leur conversation, comme j’en ai l’habitude. Ils ne parlent quasiment jamais de moi, sans doute parce que, comme je l’ai déjà expliqué, ils ne m’ont pas connu. Mais je prends parfois des notes pour mon rapport. Car, chaque mois, comme tous les fantômes, figurez-vous que je dois remettre un rapport au Grand. Il faudra que je vous parle du Grand un de ces jours.

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