C’est une histoire ancienne et étrange. Je n’en ai jamais parlé, mais il y a prescription, alors allons-y ! Quand ils étaient petits, mes enfants habitaient Roubaix avec leur mère. Moi, j’avais disparu de la circulation depuis longtemps. Ne faites pas semblant d’avoir oublié : j’ai quitté ma femme en 1939, juste avant la guerre. Ce n’est pas glorieux, mais j’ai déjà tout raconté, aussi je n’y reviens plus. Mon histoire du jour, c’est celle du Macapou. A l’époque, dans les quartiers populaires de Roubaix, le Macapou passait le soir, de maison en maison, pour s’assurer que les enfants dormaient bien. Ainsi, le Macapou était une sorte de cousin du Père Lustucru. Je vous vois sourire ! Vous pensiez sans doute qu’il n’existait que dans les livres d’enfants, le Père Lustucru… Mais moi, je connaissais cette tradition locale. Aussi, un beau matin j’ai décidé d’être le Macapou pendant quelques jours. C’était à la fin des années 1940 et je vivais donc encore. Le temps de demander à mon copain Maurice d’assurer la garde du colonel, et j’ai pris une semaine de congés. Arrivé à Roubaix, je suis allé voir le p’tit Louis qui habituellement faisait le Macapou, dans le quartier du boulevard de Strasbourg. « Je te remplace pendant une semaine ». Je lui ai filé une pièce et le tour était joué.

Ce fut une semaine de bonheur. Chaque soir, vers 20 heures, je commençais ma tournée. J’entrouvrais les portes des petites maisons d’ouvriers – dans ces quartiers où tout le monde se connaissait et se rendait fréquemment visite sans prévenir, on ne fermait que très tard les portes à clé. Je lançais alors d’une voix caverneuse : « C’est le Macapou ! Est-ce que les enfants sont sages ici ? ». Généralement, les parents répondaient du fond du couloir : «Oui, tout va bien ! ». Je continuais ma ronde jusqu’à la porte suivante. Le p’tit Louis avait marqué à la craie les maisons sans enfant, histoire de gagner du temps. Parfois, un des parents disaient « Ah ! Macapou ! Les enfants sont très énervés ce soir ! ». Je sortais alors ma grosse voix et rugissais : « Attention, les enfants ! Il faut dormir maintenant, sinon je monte vous croquer ! ». Ca marchait à tous les coups. Les gamins, terrorisés, se calmaient immédiatement.

Vers 20 H 30 j’arrivais rue Galvani, là où vivaient mes enfants. Je ne pouvais pas me montrer bien sûr, puisque je les avais quittés. Mais au moins, ils pouvaient m’entendre et, de la porte d’entrée, je pouvais sentir leur odeur. Pendant cinq jours, le cœur à cent à l’heure, j’ai chaque soir toqué à leur porte. « C’est le Macapou ! Les enfants sont sages ? ». Et chaque soir leur mère, invisible dans la cuisine, a répondu « Oui, oui Macapou ! Tu peux continuer ton chemin ! ». Jamais elle n’a reconnu ma voix. Une fois, une seule fois, j’ai entendu mon fils glousser du fond de son lit : « Viens Macapou ! Moi, j’ai pas peur ! ». Ses deux sœurs ont pouffé de rire, et j’ai refermé la porte. Je n’ai pas osé monter le raide escalier qui m’aurait permis de retrouver mes enfants.

Souvent je pense à cette semaine exceptionnelle. Je me dis que, devenu fantôme, je pourrais maintenant aisément à nouveau jouer le Macapou. Ce serait peut-être un service à rendre aux gens qui ne savent plus comment s’y prendre avec leurs enfants. Je pourrais même aller chez mes petits-enfants et mes arrière-petits-enfants. Je vais commencer par distribuer des prospectus dans les boites aux lettres. « Le Macapou revient dans votre ville ! Chaque soir, tournée générale des familles pour faciliter l’endormissement des enfants. Pour vous inscrire, tapez trois fois dans vos mains ! ».

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