Hier, j’ai bien cru que ma dernière heure était arrivée. On pourrait penser qu’en qualité de fantôme je ne risque pas grand chose, mais ce n’est pas si simple. J’avais reçu depuis quelques jours le courrier officiel à en-tête du 43. Ils sont très forts les gars du 43. Capables d’identifier et surtout de dénicher tout le monde, même les fantômes. Il y a longtemps, dans les années 2020, le boulot de la DGSI était déjà impressionnant, mais avec le 43 la surveillance du citoyen a changé de dimension.

« Nous vous remercions de vous présenter au 43, le mercredi 8 juin 2062 à 16 h 00 précise pour affaire vous concernant ».

L’adresse du 43 n’est jamais mentionnée, mais tout le monde la connait. En 2023, alors que la menace d’une guerre entre l’Union européenne et la Russie pesait de plus en plus sur le quotidien des Français, le gouvernement avait pris quelques mesures de précaution, parmi lesquelles le déménagement, et parfois la métamorphose, de certains services de l’Etat. Ainsi la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure), jusque-là implantée à Levallois-Perret, s’était installée dans de nouveaux locaux tenus secrets avant de devenir, une vingtaine d’années plus tard, le 43.

On ne s’asseoit pas lorsqu’on est convoqué au 43. On reste debout, les mains posées bien à plat sur un pupitre, comme dans les tribunaux d’autrefois, on regarde le grand écran sur lequel scintille le logo du 43 et on répond aux questions posée par le Grand Interrogateur Central dont on ne connait que la voix métallique, diffusée par les hauts-parleurs.

« Nous avons consulté votre dossier. En 2022, à trois reprises, vous vous êtes rendu à Riga. Sur place, vous avez contacté des agents russes, camouflés en intellectuels fuyant le régime de Poutine et réfugiés en Lettonie. Vous aviez alors pris l’apparence d’un expert français en relations internationales. Nous savons qu’au cours de ces rencontres vous avez remis à vos interlocuteurs russes des documents confidentiels sur les intentions de la France à l’égard de l’Ukraine. Documents que grâce à votre condition de fantôme vous aviez volé à l’Elysée et au ministère des Affaires étrangères. Reconnaissez-vous votre culpabilité ? ».

Je n’avais pas vraiment envie de répondre. Cette histoire remontait à quarante ans. Pourquoi m’en parler maintenant ?

« Jusqu’en 2031, année où les réseaux sociaux ont été interdits, vous avez diffusé sur Twitter des messages favorables à la Russie, sous couvert de diverses identités, notamment Marcel Ze Ghost. Depuis, vous avez lancé une gazette distribuée dans toutes les boites aux lettres parisiennes qui vante à longueur de colonnes les mérites de l’Union Sino-Russe. Il est évident que même si jadis vous avez rendu service au Général de Gaulle (voir Marcel sur Twitter), vous êtes devenu un ennemi du peuple. »

Ennemi du peuple. La sentence était tombée et j’en connaissais le prix pour les vivants : la peine de mort exécutée sur-le-champ. Mais pour moi, fantôme, je me demandais ce que la Machine allait imaginer.

Un agent de sécurité s’est alors approché et, d’une main ferme, m’a indiqué la sortie. Au moment où j’allais franchir la porte du 43, un autre agent m’a remis une petite enveloppe bleue.

Une fois dans la rue, j’ai repris mon apparence de fantôme afin de pouvoir circuler plus facilement. Depuis la disparition des voitures, les rues étaient certes plus silencieuses mais encombrées de vélos qui respectaient fort peu les piétons.

Avant de franchir la Seine d’un pas léger, je me suis assis sur un des rares bancs publics témoins du Paris d’autrefois et j’ai ouvert l’enveloppe. Sur un bristol couleur ivoire, quelques mots en russe semblaient avoir été griffonnés à la hâte.

« Tout va bien, Marcel. Nous savons que nous pouvons toujours compter sur toi.

Все в порядке, Марсель. Мы знаем, что всегда можем рассчитывать на вас ».

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